WP4 - Course contre la montre


Bilan des recherches sur les amphores

Au bureau de Vista Genomics, c'est l'affluence des grands jours. Après une semaine à chercher ces fameuses amphores, l'annonce par Levine que la quantité d'échantillons prélevée serait suffisante pour que Levanetti puisse procéder à ses expériences a été un véritable soulagement pour l'ensemble des pilotes. C'est dorénavant la curiosité qui vous pousse, l'envie de savoir ce que la jolie scientifique a bien pu découvrir ces derniers jours. L'assistante du professeur Zoma a installé son laboratoire dans l'arrière salle du comptoir d'exobiologie. Par la porte restée entrouverte, vous distinguez une paillasse sur laquelle trône une machine bizarre, tout en longueur et visiblement bricolée avec les moyens du bord. Vous finissez par reconnaître un fusil d'assaut à plasma - un Oppressor - fixé sur un châssis et pointé sur une drôle de cible biscornue.

Levanetti rejoint Roach et Levine devant le comptoir. Elle porte son éternelle blouse blanche et une paire de lunettes de protection aux verres bleutés. Ses traits sont tirés, comme si elle n'avait pas dormi depuis trois jours. Sa blouse est zébrée de brûlures et maculée par une substance visqueuse, dorée.

– Bienvenue, dit-elle d'une voix lasse, et merci pour votre travail. J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Je vais commencer par la bonne.

À côté de vous, un pilote murmure que les règles de bienséance voudraient qu'on laisse à son auditoire le choix de la nouvelle qu'il préfère entendre en premier, ce qui vous fait rater le début de l'allocution de Levanetti.

– … et j'ai pu vérifier plusieurs hypothèses sur les interactions entre l'argile dorée et les flux de particules exotiques. Zoma avait raison : il y a bien une atténuation du flux et une variation du niveau d'énergie des particules. Cet effet est suffisant pour éviter l'effet d'avalanche gravitationnelle dans le tunnel d'hyperespace. Voilà pour la bonne nouvelle.

L'assistance réagit par de nombreux hochements de tête satisfaits. Quelques pilotes tentent même d'applaudir, mais Levanetti lève une main, l'index dressé.

– Mais l'effet est temporaire, soupire-t-elle. Après un certain temps, l'argile libère de nouvelles particules à un niveau d'énergie différent, et ce niveau est encore plus dangereux que ce que j'imaginais. Le réacteur peut exploser n'importe quand maintenant, y compris durant un saut classique, non boosté.

Un "oh" de déception parcourt l'assemblée.

– Le professeur ignore ceci, reprend Levanetti. Avant que nous quittions la Bulle, je lui ai certifié que s'il parvenait à contrer l'interaction PE / electricae, c'était gagné.

– PE ? demande un pilote à haute voix.

– Particule élémentaire… Suis un peu ! bougonne un autre pilote.

– Je me suis vraiment plantée, s'écrie Levanetti. Comment ai-je pu rater ça ?!

– Que va faire Zoma maintenant ? demande Levine.

– Il a initialisé son générateur dans les nuages de Lagrange et il a récupéré de l'argile dorée. Je pense que son stock d'hafnium est épuisé : il va retourner dans la Bulle pour le reconstituer et procéder à de nouveaux essais.

– Donc maintenant on a un professeur Foldingue qui s'apprête à faire sauter une étoile en plein milieu de la Bulle, résume Roach. On va prévenir les Dalam qu'ils doivent impérativement l'intercepter.

– Non ! Ce ne sera pas suffisant : le réacteur est instable. Il faut le désactiver proprement sinon on risque une anomalie gravitationnelle de Rorwitch-Segard…

Levanetti ajoute devant les airs ahuris de l'assistance :

– Un trou noir. Une sorte de trou noir…

– Alors comment on neutralise ce bazar ? demande Roach.

– Avez-vous une piste ? renchérit Levine.

– Je ne sais pas… Il faudrait que je reprenne la modélisation depuis le début, à partir des données d'origine, répond la scientifique.

Elle se retourne et active une projection holographique. Des symboles géométriques formés de centaines de pixels triangulaires se mettent à flotter devant les pilotes. Les figures hexagonales semblent aller par trois et changent régulièrement de forme dans un clignotement doux.

– Technologie gardienne, murmure un pilote à côté de vous. J'aurais dû m'en douter.

– Ce sont les codex que le professeur Zoma a utilisés pour élaborer son concept. Une partie d'entre eux vient des archives gardiennes de Ram Tah, le reste a été collecté par ses soins sur différents sites autour de la Bulle.

Levanetti marque une pause, les bras croisés, un poing sous le menton, puis manipule l'affichage. Une liste de symboles et de notes se met à défiler à grande vitesse, trop rapide pour être lue.

– Nous devons reconstituer l'intégralité des données : à part de là, je pourrais peut-être trouver comment neutraliser le réacteur. Voici l'index : il répertorie tous les symboles, les types de données et les topologies sur lesquelles ils ont été récupérés. Je vais vous fournir un algorithme qui triera automatiquement vos découvertes.

Roach lève un sourcil, étonnée.

– Vous voulez dire qu'après les nuages de Lagrange, les electricae, les amphores et je ne sais quoi d'autre, et plutôt que de simplement avertir les Dalam qu'ils doivent maintenant intercepter leur barjot et l'empêcher de détruire la Bulle, vous nous envoyez encore à la pêche aux infos ? Sur un site des Gardiens ?

Levanetti réplique sans relever le sarcasme :

– Oui. Il n'y a pas d'autre solution. Où sommes-nous ? Dryman ? Où seraient les ruines gardiennes les plus proches ?

– NGC 3199, fait une voix au fond de l'assemblée.

– Non, ce serait plutôt Teal Nebula, rétorque une autre voix.

– N'importe quoi. NGC 3199 est plus proche. Et en plus, c'est en direction de la Bulle.

Quelques pilotes se joignent au débat. Pour votre part, vous estimez que les deux destinations se valent : NGC 3199 est certes sur le trajet de retour vers la Bulle, mais d'un autre côté, rien n'oblige le DSN à y retourner si vite. Il n'y aura qu'à alerter les Dalam comme l'a suggéré Roach, et leur transmettre le résultat de vos recherches sur les Gardiens pour qu'ils se chargent de régler le problème Zoma dès son retour à la civilisation. De toute façon, il serait illusoire de tenter une interception en plein espace profond, sans aucune infrastructure de surveillance.

Roach reprend la parole et coupe court au débat :

– Pas question de repartir en espace profond. Le vaisseau a besoin d'une révision de fond en comble et nos réserves en tritium nous permettent un retour à la Bulle, pas plus. Ce sera donc NGC 3199.

Vous activez votre holopad pour consulter une carte de la galaxie : la distance à parcourir entre Dryman et NGC 3199 est de vingt mille années-lumière. Une paille, pour un explorateur aguerri.