WP3 - A la recherche d'une solution


La conférence de Petra Levanetti

Quand vous pénétrez dans le bureau de Charlize Roach, la CO du Philea Fogg, la plupart des pilotes de l'expédition sont déjà là. L'ambiance est bon enfant. Certains se vantent de la manière dont ils ont compris comment décoder le message caché de Petra, d'autres pestent contre l'énigme, une épreuve absurde et inutile à leurs yeux. À quoi bon tout ce mystère, puisque de toute façon cette femme s'apprêtait à tout leur révéler ?

À la faveur d'un mouvement du groupe, vous apercevez enfin Petra Levanetti. La jeune femme maigre au joli visage, les cheveux blonds tirés en arrière et noués en une austère queue de cheval, est en pleine discussion avec Anaïs Levine et Charlize Roach. Sa blouse blanche, symbole sans âge de la science, vient inconsciemment rappeler à son interlocuteur qu'il devra présenter au préalable un solide diplôme d'études universitaires avant de nourrir le moindre espoir de l'inviter à prendre un verre au bar.

Après un moment, les trois femmes se dirigent vers le bureau dans un coin de la pièce. Roach s'assoie négligemment sur un bord, en retrait, tandis que Levine et Levanetti s'avancent d'un pas et toisent l'assemblée d'un regard circulaire. Le silence se fait enfin et Petra prend la parole.

– Merci à vous tous d'être venus si vite. Je suis Petra Levanetti, de l'Université Centrale de Barathaona. Jusqu'à avant-hier, j'étais l'assistante du professeur Zoma.

La jeune femme marque une pause.

– Si j'ai demandé à Mesdames Roach et Levine de vous réunir, c'est pour vous communiquer de vive voix des informations importantes sur le professeur Zoma et son projet de propulseur hyperspatial. Comme je l'ai indiqué dans mon message, Alfred a mis au point un propulseur révolutionnaire, capable de faire franchir en un seul saut des dizaines de milliers d'années-lumière à un vaisseau de la classe Anaconda.

Une voix s'élève dans l'assistance. Vous reconnaissez un des râleurs.

– Je croyais qu'on était à la recherche d'un Type-9 ? Je comprends plus rien…

– Ce que je veux dire, répond Petra, c'est que ce propulseur peut être installé dans un vaisseau spatial de type Anaconda, ou Type-9, ou un liner Beluga… Enfin bref, il viendrait en lieu et place d'un FSD de classe 6.

Une autre voix, au fond de la pièce :

– Et un Clipper ? Car dans un Clipper, c'est un FSD classe 5 mais il a pratiquement le gabarit d'un Type-9 ? C'est la taille du FSD qui compte ou la taille du vaisseau ?

Petra lève les yeux au ciel.

– Je ne sais pas… Écoutez, là n'est pas la question.

Plusieurs grognements viennent désapprouver la scientifique. Pour la plupart des pilotes, l'optimisation de la portée de saut de leur vaisseau est une quête sans fin, à la recherche du meilleur compromis entre confort et performance - et pour beaucoup, le confort, voire la sécurité, sont sacrifiés sans l'ombre d'une hésitation pour quelques dixièmes d'années-lumière en plus. Vous souriez intérieurement : en tant que véritable explorateur, vous savez que la portée de saut n'est pas importante, que ce n'est qu'un moyen de réduire le temps de trajet jusqu'à une zone non cartographiée, et que la compétence d'un explorateur ne peut se résumer à la qualité de ses relations avec les ingénieurs Farseer, Martuuk ou Brandon.

La houle des débats sur ce qui distingue un bon explorateur d'un mauvais vient couvrir les propos de Levanetti. La scientifique soupire, puis jette un regard empreint de désespoir à Levine. Roach se lève, un sourire furtif glisse sur ses lèvres.

– S'il vous plaît, s'exclame la CO, ce débat est certainement très intéressant et mériterait que nous y consacrions du temps, mais Mademoiselle Levanetti doit d'abord nous exposer d'autres faits. Je vous propose de l'écouter, puis une tribune sera installée au bar afin que chacun puisse s'exprimer sur l'importance de la portée de saut pour les pilotes-explorateurs.

Le silence se fait, à contrecoeur.

– Merci Madame, reprend Levanetti. Donc, ce réacteur d'un nouveau type présente plusieurs particularités. L'alimentation du dispositif d'ouverture du tunnel d'hyperespace repose sur la fusion d'une dose de tritium boostée par injection de hafnium. Le confinement de cette réaction hors norme est assurée par un champ énergétique customisé. L'alimentation secondaire, c'est-à-dire ce qui sert à allumer la fusion et maintenir le champ, est produite par une culture hors-sol d'electricae.

Levanetti marque une pause, puis reprend son exposé :

– Une partie de mes travaux consistait à modéliser le comportement du réacteur. La théorie montre qu'il va produire des particules exotiques, mais leur niveau d'énergie est sans danger. Enfin, c'est ce que je croyais, jusqu'à ce que j'ai l'occasion d'étudier de près un electricae.

Vous observez les pilotes dans la pièce. Certains boivent les paroles de Levanetti comme si elle était sur le point de révéler les coordonnées de Raxxla, mais la majorité a le regard perdu dans le vide. Les concepts que décrit l'assistante de Zoma sont trop pointus pour le commun des mortels. Pour votre part, le fonctionnement du FSD recèle une part de magie. Comment expliquer sinon qu'il suffit d'appuyer sur un bouton pour se retrouver trente secondes plus tard à des dizaines d'années-lumière ? Alors si souffler un peu de poudre de perlimpin au nom improbable et biner des plantes électriques de quinze mètres de haut permet de décupler les performances dudit FSD, eh bien, pourquoi pas ?

– Les échantillons d'electricae que vous m'avez rapportés me permettent d'affiner mon modèle. Grâce à eux, je serai bientôt en mesure de déterminer précisément quand "l'avalanche" va se produire.

Petra se tait et balaye lentement du regard l'auditoire. Les mots étranges de la scientifique ont réveillé soudainement l'attention des pilotes.

– L'invention du professeur Zoma va provoquer un cataclysme à l'échelle stellaire. C'est ce que j'appelle l'avalanche gravitationnelle. Après quelques activations, le réacteur va "éclater", en quelque sorte, en plein tunnel hyperespace. L'étoile au point d'arrivée ne pourra pas supporter la distorsion gravitationnelle et virera en supernova, ou pire. Tout l'espace dans un rayon de quelques années-lumière sera soufflé. Les effets sur les systèmes environnants seront catastrophiques : rayonnement gamma soudain, lumière intense pendant plusieurs années, pollution de l'espace par les gaz du rémanent…

La voix de Petra se perd dans le brouhaha des murmures, puis une voix s'élève :

– Ça a l'air grave…

– Zoma est un inconscient ! éclate Levanetti. Je l'ai prévenu, mais il a ignoré mes mises en garde ! Pour lui, ce n'est qu'un détail, un effet hypothétique qu'on traitera plus tard…

– Mais… du coup… on doit faire quoi ? demande la voix inconnue.

– Il va me falloir d'autres types d'échantillons, ce que Zoma appelle "l'argile dorée".

– L'argile quoi ?

– Je ne sais pas exactement ce que c'est. Zoma disait qu'on en trouverait dans la région de Dryman, sur des planètes à forte densité, riches en métal, et très chaudes.

– Mais c'est quoi cette argile ?

– Une sorte de catalyseur biologique. Il permet de réguler le flux de particules exotiques. Petra ajoute après un court silence : et je crois que c'est aussi une solution à notre problème.

La scientifique se tourne vers Levine pour lui céder la parole.

– Nous partons donc pour Dryman, annonce cette dernière d'une voix forte. Nous devons trouver cette "argile dorée". Gardez l'œil ouvert : planètes riches en métal, chaudes.

Les trois femmes s'avancent à travers la foule. Plusieurs pilotes interpellent Levanetti et relancent le débat sur la possibilité d'équiper leur vaisseau avec l'invention de Zoma.

Sur le chemin qui vous mène au bar, vous fouillez votre mémoire à la recherche de ce qui pourrait produire cette mystérieuse "argile dorée".